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La culture dans la pensée et l’action de Hocine Aït-Ahmed
Par Tassadit Yacine, anthropologue
Je ne peux évoquer le parcours de Hocine Aït-Ahmed (HAA) – comme quelques-uns de cette génération- alors qu’il relève de l‘exception. A période execptionnelle, des hommes exceptionnels. C‘est là que réside toute la difficulté de mon propos.
Quand on regarde en arrière (c’est à dire il y a près de 80 ans et plus) on mesure la gandeur de l’homme, de ses convictions, de sa vision politique fondée sur les libertés démocratiques et de cette énorme ambition pour son pays. Hocine Aït-Ahmed était, comme dirait Jean Amrouche, hors norme, hors dimension « humaine » par rapport à ce qui pouvait caractériser l’Algérien colonisé, écrasé pendant plus d’un siècle de colonisation. Hors dimension parce que, lui comme d’autres de cette même époque, sont des produits d’une hybridation culturelle qui a permis leur adaptation à d’autres univers sociaux et mentaux.
A lire sa trajectoire, ses écrits, ses discours, le lecteur découvre en fait que son action et sa pensée ne sont qu’une réplique, produit d’une résistance par rapport à la violence du colonisateur, cette dernière était à la mesure de la represssion subie par son peuple, ce qui, sans doute, peut rendre intelligible ce procés d”une double désaliénation, en finir avec toutes formes de dominations politiques et culturelles exogènes et andogènes surtout lorsqu’elles constituent des freins à la liberation du citoyen.
L’Algérie était son ambition, sa passion, sa révolution, projet conçu comme un projet collectif mais aussi personnel et intime.
L‘attachement à la patrie était vécue doublement, comme si la passion pour un espace pouvait se matérialisait en une personne (thamilla dans ses poésies), en un amour à la fois réalité et fiction, tellement beau et tellement grand qu’il est inatteignable. L‘un devient un Tout et ce Tout devient un UN absolu, une totalité au sens mystique et cosmique du terme.
J ‘ai apprécié la vision politique de HAA, son engagement sans faille pour l’Algérie depuis les années 40 jusqu’à son départ : démocratie, égalité, liberté. Rien n’a changé dans ses discours depuis le lycée jusqu’à son départ. Il restera fidèle à ses idéaux principiels – dès les scouts musulmans- retravaillés en fonction de l’évolution de la situation politique et en fonction des avancées dans le monde.
Ce qui m’a marqué en cet homme intimidant par son charisme, sa culture, son ouverture d’esprit, c’est précisément son humanité et son humanisme fondé sur sa propre civilisation tout étant ouvert sur le monde.
D’où lui venait donc cette ouverture d’esprit, cet amour de l’autre ? Comment à chaque période de son existence le politique et le personnel se fondaient en se confondant dans un même objectif. Comme si son propre corps et son âme étaient l’incarnation de cette patrie, une patrie idéalisée et c’est sans doute pour cela qu’il fallait lui sacrifier toute une vie, sa vie. On connait son parcours politique, aussi important soit-il, je n’y reviendrai pas, je laisse cette partie de sa trajectoire aux politiques et politistes. Mon travail d’anthropologue est de chercher dans les profondeurs historiques de son éducation, de sa formation originelle, (celle que l’on reçoit de façon explicite et tacite) la genèse de son combat, celui d’un garçon issu d’une famille dont l’ethos culturel se caractérisait déjà par révolution et contestation et par ses lignées patrilinéaire et matrilinéaire. On ne dit jamais assez que cette contestation de l’ordre colonial était inscrite dans la mémoire familiale et collective puisque Lalla Fadma N soumer (celle qui a combattu l‘armée coloniale avant d’être arrêtée) était une parente par sa mère. Vient ensuite l’héritage de Cheikh Mohand et sa soeur (Lalla Fadhma) tous deux dignitaires de la Rahmania. Tous les deux poètes, visionnaires et gestionnaire des cures des corps et des ames et engagés dans le destin collectif de la région représentant le pays dans son ensemble.
C‘est sans doute ce capital symbolique puisé à la source de son éducation au village, qui a constitué ce moteur dans la défense de son pays contre les colonisateurs et contre ceux-là mêmes qui usurperont le formidable combat de leurs ainés après son indépendance.
Ses deux ancêtres: Cheik Mohand Ou Lhocine (dont Hocine porte les nom et prénom) et Lalla Fadhma ( elle-même sainte), deux réformateurs, à leur manière, constituèrent ces deux piliers qui enseignèrent directement ou indirectement le sens du politique, fondé sur la fraternité, la probité et de l’engagement. La sagesse (sophia, tamusni) n‘était pas en reste.
Le jeune garçon avait des prédispositions pour s’imprégner tant d’une culture reçue sur le tas, mais qui paradoxalement incarnent les valeurs universelles, que d’une culture savante, celles des dominants qu’il s’incorpore de façon boulimique en prison (l’anglais, l‘italien, l’espagnol et un peu d’allemand) et des lectures sur les politiques dans le monde, sur les guerres. Pour HAA, comprendre les langues de dominants étaient nécessaires pour communiquer, résister et permettre de hisser au plus haut niveau celles de l‘État Nation en devenir. Le savoir était une manière de refuser toute minoration et domination de son peuple.
Ce minuscule hameau est en réalité une représentation du monde, de l’Univers. Les lois prônées sont le produit d’une expérience singulière, produit d’un sens pratique mais qui, paradoxalement, sont universelles parce qu’elles sont humaines et s’adressent au plus grand nombre.
Hocine, l’homme, au fil du temps, nourri d’expériences multiples, lui dont la vie a été un long combat saura en tirer la leçon y compris dans les grandes épreuves ( il n’était pas sorti des geôles des colonialistes qu’il regagna aussitôt celle des nationalistes, ses bourreaux sont ses compagnons de combat et pourtant il a su faire la paix quand le pays l’exigeait¹) Cette résistance / résilience était une formation continue, pour être toujours plus proche de l’homme.
Sans le savoir peut-être avait-il puisé à la source de l’ancestralité première ? Comment ne pas penser à l’école de la tribu ? Son aïeul n’était-il pas connu pour être le phare des pays et la clé des portes ?
En effet, Cheikh Mohand El Hocine, éclaire son monde par sa pensée et son action. Une pensée qui embrasse tous les aspects de la vie, qui apaise les esprits, car garante de l’ordre et de la paix sociale, de l’équité et de la solidarité. Il est musulman dans son aspect mystique et non dogmatique. Ce qui compte, c’est la vérité, la pureté, le partage, la solidarité, la non-violence, les valeurs qui travaillent à la perfection de l’homme. Si l’on est dans cette voie l’on n’a pas besoin de lois, car on est soi face à Dieu. La dimension révolutionnaire, réformatrice de la vision du Cheikh permet de retraduire les grandes lignes de la sainteté locale spécifique au Nord de l’Afrique, lignes qui établissent une continuité historique dans les croyances et les modes d’appréhender l’existence².
Curieusement les valeurs manifestées par l’ancêtre ce sont celles-là mêmes qui sont chères à HAA, comment construire la révolution en refusant tout dogmatisme, tout terrorisme intellectuel qui accompagnent souvent les luttes anticoloniales.
Il y reviendra plusieurs fois à l’indépendance (à l’assemblée) en faisant référence aux valeurs traditionnelles non pas dans leur dimension archaïque, figées mais dans ce qu’elles avaient de juste, d’éclairant et de libérateur pour la société. En 1963, lorsque fut fondé le FFS, il a eu recours également au mode de fonctionnement des assemblées villageoises dans sa conception du socialisme.
D’un autre côté, sur un tout autre plan, plus terre à terre, il se serait tout simplement inspiré de l’éthique de son propre père, pourtant caïd, qui va à l’encontre de sa hiérarchie en privilégiant de protéger ses concitoyens.
Son premier geste politique, de résistance, aimait-il rappeler a consisté à aller dans chaque village faire jurer aux notables sur le Coran, qu’en aucun cas, de ne pas dévoiler les secrets du douar». Abdelhamid, un ancien wali, décrit ce père comme « le caïd le plus pauvre du pays », il raconte qu’il « aidait tout le monde tout le temps ».
Ayant hérité de la voie spirituelle du groupe, il est convaincu qu’il est protégé par sa probité et ses propres actions : « Il n’arrivera pas de malheurs parce que je n’ai jamais fait de mal »,
HAA aimait répéter que malgré son éloignement son père était constamment impliqué dans la cité. Il ne pouvait accepter de ne pas régler un différend !
HAA avait donc devant des philosophes de la vie, qu’il admirait car ils étaient tout à la tribu. L’individu ne peut exister en étant dissocié du groupe. L’un dans le TOUT, c’est une devise largement partagée par tous.
C’est une vision à petite échelle qui ne peut être ignorée . Elle a nourri le jeune garçon qui l’étendra au niveau de la nation pour en assurer sa défense d’Alger à Tamanrasset mais aussi à l’échelle de l’Afrique du Nord, de l’Afrique et du Tiers-monde. Hocine Aït-Ahmed comme beaucoup de cette génération était ( comme déjà dit) universaliste, il ne dissociait pas l’Algérie des autres pays colonisés. Il était contre toute forme de crispation identitaire. Comme son ancêtre le disait, il n’y a de justice qu’universelle.
Pour la Palestine par exemple, il conseillait à Arafat de ne pas trop attendre le soutien des pays arabes qu’il n’obtiendra jamais, car la cause palestinienne se situe au-delà de l’arabisme, elle s’inscrit dans un combat révolutionnaire ? «Les pays arabes voisins n’ayant pas d’histoire révolutionnaire ne s’impliqueront jamais. Par contre les pays à forte culture révolutionnaire pourront apporter leur soutien, les pays d’Afrique, d’Asie et de l’Est. Ce discours est également porté par des intellectuels comme Mouloud Mammeri ou Kateb Yacine qui prétendaient être des anticolonialistes « universalistes ».
Pour Hocine Aït-Ahmed et pour toute une génération, l’Algérie étant une partie de ce monde. Dans cette culture dite villageoise, on peut donc considérer que l’éducation sur le tas a constitué un premier sédiment dans son initiation politique qui va se parfaire au gré des lectures : sciences politiques, sur les guerres, l’histoire des dominations : les grandes puissances mais aussi celles des pays colonisés.
Le deuxième point consiste à pointer de façon concrète la manière avec laquelle il a cumulé les langues et cultures de son pays en général et plus particulièrement celle du terroir, sa langue maternelle, dont il va faire un vecteur dans le combat politique et de libération de son « peuple ».
Cette dimension de son enracinement culturel se traduit par l’amour de sa langue maternelle sédiment premier de la culture et de l’identité nationale et nord-africaine
Quand on a fréquenté l’homme politique, lu ses écrits, on est loin de penser qu’il pouvait manier parfaitement le kabyle (à coté du français, de l’arabe parlé et de l’arabe classique) au point de composer des vers. Le kabyle contrairement à ce qu’on peut croire était une langue de combat et de conscientisation. Les scouts musulmans ont été de ce point de vue très formateurs. J’ai retrouvé dans certains documents : un nachid où à partir d’une chanson populaire ‘A nnagh a Muhend A mmi’, il compose une chanson patriotique. Avec des mots très simples, il réussit à faire passer l’essence même d’un discours nationaliste.
Une petite chronologie peut aider à montrer comment cette langue minorée a permis d’inscrire des moments très importants dans son parcours et dans l’histoire de son pays dans son intégralité territoriale, linguistique et religieuse.
- Avant la guerre, 45, etc
- Pendant la guerre, 56, (prisons françaises)
- Indépendance, FFS (avec des noms de lieu ; ifflissen)
- La condamnation (craa ouchertouh)
- Les geôles algériennes : Barberousse, Lambèse, El Harrach
- Des poèmes personnels, l’amour/ la liberté représentée par Thamilla
- Divers , chants de travail , azemour
- Néologismes, droit, justice, le terme amazigh , imazighen… etc
Je ne veux pas finir sur une conclusion un peu hâtive, mais je suis contrainte par la limite du temps, je regrette que cet homme n’ait pas été choisi, en 1962, pour diriger l’Algérie (« le destin de ce pays aurait été sans doute autre » comme dirait Boudjedra), mais contre tout et tous, il a été choisi par elle, non pas dans la vie, mais dans la mort, c’est-à-dire pour l’éternité ! Ce sont ses funérailles qui révéleront ce qu’il a représenté pour l’Algérie « réelle » : l’un des meilleurs et des plus grands de ses fils. L’Image de ce contestataire restera inscrite dans les mémoires : L’Un dans le Tout ou ce Tout se reconnaissant dans ce symbole … C’était magnifique et unique dans le récit populaire que d’entendre toutes les voix du pays, toutes ses langues, unies en une seule pour dire adieu au phare, qui a enseigné sa vie durant, courage, sacrifice, probité, unité pour un monde digne d’eux (démocratique, égalitariste, pluriel) comme il l’avait rêvé pour eux. En décembre 2015, le fils d’Ait Ahmed, couronné par son peuple, retournera à Ait Ahmed, le berceau de ses ancêtres.
¹. Je pense à la relation avec Ben Bella.
². On y trouve des esprits autonomes qui ont certes accepté l’islam mais en l’adaptant à leurs propres réalités, à leur culture comme en Afrique subsaharienne. Le saint kabyle à l’instar de l’agurram de l’aggag touareg peut combiner des apports de l’islam « global » avec la réalité locale sans qu’apparaisse le moindre conflit.
Tassadit Yacine, Anthropologue, spécialiste de la culture berbère (amazighe). directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris.